Carte de l'Autriche antérieure (Vorderösterreich) © French Moments
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  • Sur les traces des Habsbourg en Alsace : une fabuleuse épopée
Pierre

DERNIÈRE MISE À JOUR : 1 décembre 2023

Cet article vous embarque dans une chasse au trésor historique sur les traces des Habsbourg en Alsace, en dévoilant une histoire délaissée par les manuels scolaires. Notre première étape ? La frontière franco-autrichienne.

"Quoi ? - me direz-vous - La frontière franco-autrichienne ? Sérieusement ?"

Si vous êtes un as de la géographie, vous devez être au courant qu'il n'y a actuellement aucune frontière entre la France et l'Autriche. En effet, une distance d'environ 150 km à vol d'oiseau sépare les deux pays, en passant par la Suisse, de Huningue en Alsace au village de Gaißau dans le Vorarlberg.

Mais c'est là que ça devient intéressant, cela n'était pas toujours le cas !

Entre 1648 et 1805, une frontière bien réelle séparait la France et l'Autriche, spécifiquement entre la Haute-Alsace et le Brisgau, aujourd'hui en Allemagne.

Et attendez, il y a mieux : une partie de l'Alsace (et donc de la France) faisait carrément partie de l'Autriche jusqu'en 1648... et une famille locale aussi célèbre que nos Bourbons français allait briller dans l'Histoire mondiale.

Accrochez-vous pour cette épopée historique où des faits croustillants, soigneusement écartés des manuels d'histoire français, vont émerger. Et pour que ce soit plus simple à comprendre qu'une dissertation d'historien, j'ai bossé dur pour rendre cette histoire aussi plaisante que possible 😉.

Vue sur le Sundgau © French Moments

La vue du château de Ferrette sur le Sundgau et les Vosges à l'horizon © French Moments

Habsbourg en Alsace copyright French Moments

Une découverte incroyable mais vraie

Dans les années 1990, une découverte m'a propulsé dans une passion dévorante.

Je résidais alors dans le Sundgau, une contrée rurale nichée au sud de l'Alsace.

Si vous n'êtes pas originaire d'Alsace, il y a peu de chances que le nom du Sundgau vous évoque quelque chose.

Car le Sundgau (qui se traduit littéralement par le "pays du sud") n'est pas vraiment un territoire qui fait le buzz en France. En fait, il est plutôt du genre méconnu, et il est possible qu'un certain nombre d'Alsaciens n'aient jamais mis les pieds dans ce coin !

Hirtzbach © French Moments

L'automne dans le Sundgau (Hirtzbach) © French Moments

Mais le Sundgau, loin d'être sous les feux de la rampe, n'a pas toujours vécu dans l'ombre de l'anonymat. Il faut retourner au Moyen Âge pour saisir l'éclat historique de cette contrée.

À l'approche de l'an 2000, le passé du Sundgau a refait surface grâce au travail acharné de courageux historiens locaux. Ces gardiens du savoir ont dévoilé au grand jour le destin incroyable d'une famille enracinée en Alsace, qui allait devenir l'une des plus puissantes au monde : les Habsbourg.

Le Sundgau Bastion Habsbourg

En passant, ils ont aussi démoli quelques idées reçues :

  • l'Alsace n'était pas un bloc homogène, mais plutôt un patchwork de territoires autonomes : comtés, seigneuries, villes impériales, territoires abbatiaux, etc.
  • La Haute-Alsace était, à une époque, sous domination autrichienne (et pas allemande au sens "moderne" qu'on lui connaît).
  • Belfort (actuellement en région Bourgogne-Franche-Comté) était de la partie et jouait le rôle d'un Gibraltar à l'ouest pour l'Autriche.

Maintenant, remontons le temps ensemble et atterrissons vers l'an 1000 !

Habsbourg en Alsace copyright French Moments

Les Habsbourg en Alsace

Mais d'où débarquent donc ces Habsbourg ?

Sûrement pas d'Autriche (on découvrira plus tard qu'ils ont mis la main dessus vers la fin du 13e siècle).

Les Habsbourg eux-mêmes avaient la prétention de descendre de Priam, le roi de Troie, de Jules César et du roi Arthur.

Mais, soyons réalistes, la vérité est bien plus modeste, n'en déplaise aux ancêtres de Marie-Antoinette.

Austria Bundesadler

D'obscures origines perdues dans la nuit des temps

En fait, retrouver les racines de cette famille avant l'an 1000, c'est un peu comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Cependant, on a quelques indices solides pour affirmer que les précurseurs des Habsbourg ont germé dans la région du Rhin supérieur, formant ainsi un triangle de terres qui appartient de nos jours à la France, l'Allemagne et la Suisse.

Pour bon nombre d'historiens, la lignée des Habsbourg aurait des liens avec les Étichonides par le biais de Gontran le Riche, comte d'Alsace de 917 à 954.

Gontran le Riche

Gontran le Riche

Ces Étichonides étaient une famille royale mérovingienne éminente, descendant d'Etichon-Adalric d'Alsace, qui régna sur l'Alsace aux 7e et 8e siècles. Une des figures les plus marquantes de cette tribu était sainte Odile de Hohenbourg, la protectrice de l'Alsace.

Donc, en gros, les Habsbourg seraient... alsaciens ! 🥨

Un château habsbourgeois en Argovie

Mais il y a un os. Vers l'an mil, les comtes ont adopté la coutume de prendre le nom du lieu où ils résidaient. C'est là que les historiens se retrouvent dans une sacrée galère lorsqu'ils tentent de plonger dans l'étymologie des ancêtres habsbourgeois.

Donc, Habsburg, c'est en fait une version condensée de Habitschburg (en français "château du faucon" - même si les historiens se chamaillent joyeusement sur l'étymologie). C'est le petit nom du château que s'est fait construire le comte Radbot de Habsbourg sur le Wülpelsberg près de Brugg en Argovie (Suisse).

Vieille photo du château Habsburg près de Brugg en Suisse. Public Domain via Wikimedia Commons

Je suis passé par là maintes fois en roulant entre le Sundgau et Zurich à la sortie d'un tunnel autoroutier (le tunnel Habsburg) qui traverse la montagne, la vue s'ouvre sur le château, qui - contre toute attente, n'a rien de somptueux : l'édifice ressemble plus à une grosse maison-forte qu'à un château grandiose.

Habsburg Schloss © Roland Zumbuehl - licence [CC BY-SA 3.0] from Wikimedia Commons

Le château Habsburg près de Brugg © Roland Zumbuehl - licence [CC BY-SA 3.0] from Wikimedia Commons

Une famille ambitieuse dès les premiers jours !

Au début du millénaire, la dynastie naviguait plus sur le mode "budget serré" : quelques terres autour d'Ensisheim, le château de Hohlandsbourg près de Colmar et des morceaux choisis en Argovie (Suisse).

De Rodolphe d'Altenbourg, mort sans héritier et petit-fils de Gontran le Riche, on retiendra la fondation de l'abbaye Saint-Pierre-et-Saint-Paul d'Ottmarsheim en Alsace. Un chef-d'œuvre architectural qui en dit long sur les ambitions de la famille.

Place de l'Abbatiale © Espirat - licence [CC BY-SA 4.0] from Wikimedia Commons

Place de l'Abbatiale à Ottmarsheim © Espirat - licence [CC BY-SA 4.0] from Wikimedia Commons

À noter que l'église s'inspire fortement de la chapelle palatine d'Aix-la-Chapelle (la chapelle privée de Charlemagne) et de l'église du Saint-Sépulcre de Jérusalem (le tombeau du Christ).

Une influence croissante en Alsace

À la pointe de l'engagement politique et portés par une stratégie matrimoniale aussi rusée qu'un renard en costard, les descendants de Gontran le Riche ont réussi à verrouiller leur emprise sur des territoires étendus, en Alsace, en Suisse et dans le pays de Bade.

Leur QG de pouvoir, surtout axé sur la politique avec quelques pincées de terres ici et là, a pris racine en Alsace. Dès le 12e siècle, les Habsbourg ont mis la main sur :

  • le landgraviat (comté provincial) de Haute-Alsace,
  • l'avouerie sur des terres épiscopales strasbourgeoises (Haut-Mundat), et surtout
  • l'avouerie sur l'abbaye de Murbach, la rockstar des abbayes à l'époque.
Murbach © French Moments

L'abbaye de Murbach © French Moments

À la différence des comtes de Montbéliard ou de Ferrette, qui étaient surtout des seigneurs terriens, les Habsbourg ont plutôt joué les fines bretelles politiques, utilisant leur influence et déployant leur force au service des autres. Une stratégie qui a payé dans les siècles à venir... 👑✨

Qu'est-ce qu'un landgraviat ?

Un landgrave était un titre de noblesse utilisé dans certaines régions germaniques au Moyen Âge. Le landgrave était généralement un comte ou un noble de haut rang qui était chargé de gouverner un territoire important, souvent appelé un landgraviat.

Le landgraviat était donc la juridiction ou le territoire sous la gouvernance du landgrave. Il pouvait inclure des villes, des villages, des terres agricoles et d'autres propriétés. Les landgraves avaient des responsabilités administratives et militaires, et ils étaient souvent investis du pouvoir de percevoir des impôts et de rendre la justice dans leur territoire.

Dans le contexte de notre histoire, cela signifie que les Habsbourg ont obtenu le contrôle et la souveraineté sur la moitié sud de l'Alsace. En tant que détenteurs du landgraviat, les Habsbourg assumaient des responsabilités administratives, juridiques et potentiellement fiscales dans cette zone, renforçant ainsi leur influence et leur présence territoriale dans la région.

L'aigle bicéphale des Habsbourg à Thann © French Moments

L'aigle bicéphale des Habsbourg sur une clé de voûte de la collégiale de Thann © French Moments

Qu'est-ce qu'une avouerie ?

Une avouerie était une institution médiévale dans le Saint-Empire romain germanique et d'autres régions d'Europe. Le terme "avouerie" vient du mot "avoué", qui désignait un protecteur ou un garant. En général, une avouerie était un arrangement juridique où un seigneur laïc ou une famille noble, appelé avoué, était chargé de la protection et de la gestion des biens ecclésiastiques, tels que des terres, des monastères ou des abbayes. En échange de ces responsabilités, l'avoué recevait souvent des droits sur les revenus générés par ces biens. Dans le contexte de notre histoire, l'avouerie sur des terres épiscopales strasbourgeoises et sur l'abbaye de Murbach indique que les Habsbourg avaient acquis le rôle de protecteurs et gestionnaires de ces propriétés ecclésiastiques, renforçant ainsi leur pouvoir et leur influence.

Spechbach Sundgau Alsace

Les villages de Spechbach dans le Sundgau, auparavant territoire autrichien © French Moments

La transformation du statut des Habsbourg survient en 1273, lorsqu'à la suite de son élection en tant qu'empereur, le comte Rodolphe IV de Habsbourg, allié des citoyens des villes de Strasbourg et de Zurich, adopte le nom de Rodolphe Ier de Habsbourg.

Le roi Rodolphe : du Rhin au Danube

C'est dans la cathédrale de Spire que se trouve la dalle funéraire de Rodolphe de Habsbourg, celui par qui la dynastie réussit à se faire une place de choix dans les annales de l'Histoire.

La dalle funéraire de Rodolphe de Habsbourg dans la crypte du Kaiserdom © French Moments

La dalle funéraire de Rodolphe de Habsbourg, cathédrale de Spire © French Moments

En 1273, les princes électeurs allemands le considéraient au départ comme le choix de second ordre pour le poste de Roi des Romains (du Saint-Empire romain germanique), le voyant comme un noble de province un peu paumé.

Mais bon, ils avaient carrément sous-estimé le bonhomme. Quand il a appris les résultats de l'élection, l'évêque de Bâle aurait lâché un truc du genre :

"Seigneur, Dieu du ciel, accroche bien ton trône, sinon ce Rodolphe risque de te le piquer."

Fontaine Rodolphe de Habsbourg en Alsace (Ensisheim) © French Moments

La fontaine Rodolphe de Habsbourg à Ensisheim (Alsace) © French Moments

Entre 1278 et 1282, Rodolphe s'est mis en mode conquête et a choppé les duchés d'Autriche et de Styrie. Il a posé les bases du futur Empire du Danube, dont les États autrichiens devaient constituer le centre politique du pouvoir.

Dès lors, la famille Habsbourg a fait sa crise de la royauté et est devenue une dynastie qui déchire, déplaçant tranquillement le centre de gravité des rives du Rhin romantique à celles du majestueux Danube bleu. Ça, c'est ce qu'on appelle une migration royale réussie ! 🏰🌊

Habsbourg en Alsace copyright French Moments

Albert et Jeanne : une belle histoire d'amour

En plongeant dans les méandres de l'histoire des Habsbourg en Alsace, il est impossible de passer à côté d'un événement phare : le mariage d'Albert et Jeanne.

Mais avant de dévoiler les festivités, faisons un petit récapitulatif.

Nous sommes en 1324.

Comme on l'a vu, les Habsbourg possédaient en Alsace quelques lopins de terre autour d'Ensisheim, d'Ottmarsheim et de Landser. Leur stratégie ? Jouer la carte de l'influence, notamment en devenant landgraves de Haute-Alsace.

Landser Sundgau Alsace © French Moments

Place de la paix à Landser (Alsace) © French Moments

La fin programmée du comté de Ferrette

La majeure partie du gâteau de la Haute-Alsace appartenait à une autre équipe : les comtes de Ferrette. Ils régnaient en maîtres sur le Sundgau actuel : Altkirch, Ferrette, mais aussi Thann.

J'ai déjà évoqué cette saga captivante dans un article, donc je vais vous épargner les détails.

Ulrich III, le comte de Ferrette, se retrouva dans une position délicate. Malade et voyant qu'aucun héritier mâle ne pointerait le bout de son nez, il prit des mesures pour protéger son comté des appétits de l'évêque de Bâle.

Cependant, Ulrich avait deux charmantes filles, dont l'aînée répondait au doux prénom de Jeanne. Le comte et son épouse Jeanne de Montbéliard négocièrent habilement avec le pape pour que leurs biens puissent suivre la voie féminine et atterrissent dans l'escarcelle de leur chère Jeannette. Du côté de papa, Jeanne hériterait du comté de Ferrette, et du côté de maman, elle s'offrirait Belfort.

Carte du Comté de Ferrette. Schéma par M.-G. Brun, s.d_

Carte du Comté de Ferrette. Schéma par M.-G. Brun, s.d_

Le 8 février 1320, les bonnes nouvelles en provenance d'Avignon tombèrent comme des confettis : le Pape Jean XXII leur accorda le droit de succession pour leur fillette.

Ulrich demanda au landgrave de Haute-Alsace (un Habsbourg) de jouer les gardes du corps pour Jeanne et de superviser la bonne exécution de l'accord papal. Puis, le dernier comte de Ferrette rendit son dernier soupir le 15 mars 1324 à Bâle, ignorant le destin extraordinaire qui attendait sa lignée. 

Les Habsbourg sous une menace existentielle ?

Du côté des Habsbourg, c'était pas la joie. Le duc Albert Ier (assassiné en 1308) avait eu cinq fils : Rodolphe, Léopold, Frédéric, Albert et Othon.

Les Suisses, en mode rébellion, ne leur facilitaient pas la vie. La claque monumentale des Habsbourg à la bataille de Morgarten le 13 novembre 1315 mit à mal les affaires du duc Frédéric, qui, sans descendance mâle, démissionna avec fracas. Son grand frère Rodolphe rendit son tablier prématurément, laissant la descendance sur sa faim. Quant au cadet, Léopold, il endossa la casquette de duc d'Autriche et de Styrie en 1308, pour finalement s'éclipser en 1326 à Strasbourg, toujours sans successeur masculin.

Bataille de Morgarten. Public Domain via Wikimedia Commons

Bataille de Morgarten. Public Domain via Wikimedia Commons

Qui pour se tenir sur la brèche ?

Oh, le triste destin des descendants d'Albert Ier ! Sur cinq joyeux bambins, il ne restait plus qu'Albert, destiné à une carrière ecclésiastique, et le petit dernier, Othon. Malheureusement, ce dernier a tiré sa révérence au tendre âge de 38 ans en 1339, et pour couronner le tout, ses deux fils ont quitté la scène prématurément (empoisonnés, peut-être ?) en 1344, avant même d'atteindre l'âge majeur. 

Et voilà Charlemagne qui met son grain de sel

Comme si les choses n'étaient pas assez tordues, les Princes-Électeurs en avaient rajouté une couche : dorénavant, tout aspirant au trône impérial devait pouvoir prouver une lignée remontant jusqu'à Charlemagne. Un défi de taille pour les Habsbourg, qui semblaient bien incapables de montrer patte blanche (rappelez-vous, ils n'étaient que de simples nobles alsaciens !)

La survie de la Maison d'Autriche était clairement sous le coup d'une menace existentielle...

Le mariage qui sauva la situation

Heureusement pour eux, Albert dit "le Sage" sauva la lignée d'extinction grâce à son mariage avec... Jeanne de Ferrette.

Habsbourg à Thann - vitraux du chœur de la collégiale © French Moments

Seraient-ce Albert II et Jeanne de Ferrette dans ce vitrail du 19e siècle de la Collégiale de Thann ? © French Moments

À la mort du dernier comte de Ferrette, pas de temps à perdre. Un contrat de mariage fut rédigé et signé le 17 mars 1324 à Thann, puis l'accord fut béni par l'évêque de Bâle à Masevaux le 26 mars.

Quant à la fête, elle eut lieu en mai 1324, quelque part. Les avis divergent sur le lieu : devant la noblesse de Bâle ou celle de Vienne.

Les deux poissons des Ferrette furent intégrés aux gueules à la fasce d'argent (bon, pour faire simple, il s'agit du drapeau autrichien, les trois bandes rouge-blanche-rouge).

Ferrette, Sundgau autrichien - Habsbourg en Alsace© French Moments

Les armoiries des Habsbourg et des comtes de Ferrette (mairie de Ferrette) © French Moments

Le comté de Ferrette fut sauvé, et Jeanne apporta à son nouveau mari :

  • le titre de comte de Ferrette, ce qui permit aux Habsbourg de gonfler leurs possessions malgré la perte de territoire au profit des Suisses. Altkirch, Belfort, Ferrette et Thann entrèrent dans le giron autrichien.
  • la parade parfaite à la nouvelle contrainte des Princes-Électeurs (rappelez-vous, pour postuler à la couronne impériale, il fallait être de la la lignée de Charlemagne - et les Habsbourg en ont profité un siècle plus tard).
Sundgau Carte Histoire des Habsbourg en Alsace © French Moments

En rouge : les possessions des Habsbourg en Haute-Alsace © French Moments

La cigogne prend son temps...

Cependant, le sort sembla s'acharner sur le couple. Pendant des années, la cigogne a joué à cache-cache avec Albert et Jeanne. Alors que son frère cadet, Othon, avait déjà fait son bingo avec deux petits garçons nés en 1327 et 1328 (mais qui ne survivront pas au-delà de 1344).

Mais en 1339, après 15 ans de mariage (et un pèlerinage à Aix-la-Chapelle et Cologne), Jeanne de Ferrette a finalement fait son entrée dans le club des mamans avec la naissance de son premier fils, Rodolphe IV. Ouf, la dynastie et son riche héritage étaient saufs !

Vitrail de Abbaye de Saint-Florian (Autriche) représentant Jeanne de Ferrette [Domaine public]

Vitrail de Abbaye de Saint-Florian (Autriche) représentant Jeanne de Ferrette [Domaine public via Wikimedia Commons]

Puis, elle enfanta encore cinq autres enfants, le dernier, Léopold III, pointant le bout de son nez le 1er novembre 1351. Mais cette naissance fut marquée par le drame. À l'âge de 51 ans, Jeanne de Ferrette tomba malade et tira sa révérence le 17 décembre 1351. On l'enterra dans l'église de la Chartreuse de Gaming en Basse-Autriche, fondée par son mari en 1330.

Jeanne de Ferrette : une grand-mère de l'Europe

Si vous vous souvenez des cours d'histoire à l'école, on vous a appris que la reine Victoria était surnommée la grand-mère de l'Europe.

Ce surnom sied aussi extrêmement bien à Jeanne de Ferrette. Pensez donc, de sa progéniture ont surgi des empereurs germaniques, des rois espagnols, des ducs bataves, des monarques italiens, des souverains français, des empereurs austro-hongrois, et même le rejeton de Napoléon Ier (l'Aiglon). Pas mal pour une petite comtesse d'Alsace, non ?

Marie-Antoinette d'Autriche vers 1775

Marie-Antoinette d'Autriche vers 1775, lointaine descendante de Jeanne de Ferrette

L'agence matrimoniale Habsbourg

Les Habsbourg avaient une stratégie bien à eux : plutôt que de brandir l'épée à tout-va, ils préféraient jouer les entremetteurs. Matthias Cornivus, roi de Hongrie, les a bien cernés en disant :

Les puissants font la guerre, 

Toi, heureuse Autriche, tu fais des mariages.

Ce que les autres détiennent par le glaive,

Toi, tu l'obtiens par l'Amour !

Bon, entre nous, ils savaient aussi manier l'épée quand il le fallait. C'était un monde médiéval, pas une comédie romantique façon Hollywood, après tout !

Habsbourg en Alsace copyright French Moments

L'Autriche antérieure des Habsbourg en Alsace

Et voilà comment le couple Albert II et Jeanne de Ferrette donna un coup de baguette (ou plutôt de sceptre) à Vienne !

En 1330, ils se sont installés dans la capitale autrichienne et ont mis en place une administration qui était plutôt moderne pour l'époque. Albert a clairement bossé sur le CV de Vienne.

Jeanne de Ferrette © vlastní fotka - licence [CC BY 3.0] from Wikimedia Commons

Statue de Jeanne de Ferrette à la cathédrale de Vienne (Autriche) © vlastní fotka - licence [CC BY 3.0] from Wikimedia Commons

Un gâteau découpé en trois parts

Le boulot n'était pas fini après eux. Le traité de Vienne de 1396 a découpé l'Autriche en trois morceaux, un peu comme un gâteau à la crème :

  1. L'Autriche intérieure : avec la Haute-Autriche et la Basse-Autriche à déguster.
  2. La Styrie, la Carinthie, Trieste et l'Istrie : pour ceux qui aiment un peu plus d'épices et d'aventure.
  3. L'Autriche antérieure (Vorderösterreich) : un assortiment des régions habsbourgeoises à l'ouest du Tyrol, en Alsace, dans le Brisgau et en Forêt-Noire, dans la Souabe et le Vorarlberg. Si ces noms ne vous parlent pas, peut-être que les villes comme Altkirch, Belfort, Bregenz, Brisach, Constance, Fribourg-en-Brisgau, Thann... vous évoquent quelque chose.
Carte de l'Autriche antérieure (Vorderösterreich) © French Moments

Le Sundgau, bastion Habsbourg

Le Sundgau est devenu un genre de quartier général Habsbourg en Autriche. Un point stratégique d'où la dynastie a planifié la conquête de l'Europe... et du monde. Car n'oublions pas la fameuse devise AIEOU de l'empereur Frédéric III :

"Austriae Est Imperari Orbi Universo"

Ce qui se traduit par quelque chose du genre : "Il est donné à l'Autriche de régner sur le monde entier". 

C'est fou quand on pense que de nos jours, l'Autriche est plutôt un petit pays tranquille de 9 millions d'habitants sans accès à la mer.

Mais revenons en France... euh, pardon, en Autriche antérieure, avec sa capitale à Ensisheim. Si vous ne connaissez pas, ça vaut un p'tit détour entre Mulhouse et Colmar.

Palais de la Régence Ensisheim - Habsbourg en Alsace © French Moments

Le Palais de la Régence © French Moments

Et devinez quoi ? Le blason de la ville arbore toujours les couleurs du drapeau autrichien ! C'est comme si Ensisheim avait gardé une petite flamme autrichienne allumée.

Ensisheim Pinterest - Habsbourg en Alsace © French Moments

Par ailleurs, Ensisheim n'est pas la seule commune de la République française a arborer les couleurs de l'Autriche. Trois autres communes haut-rhinoises ont gardé le drapeau rouge-blanc-rouge sur leurs armoiries : Battenheim, Dessenheim et Thann.

Blason de Thann © French Moments

Le blason de Thann sur une clé de voûte de la collégiale © French Moments

La fin de la domination autrichienne en Alsace

Ah, la guerre de Trente ans, cette période troublée de 1618 à 1648 qui a secoué la carte politique de l'Europe et de l'Autriche antérieur aussi fort qu'un séisme dans les Alpes !

Les Traités de Westphalie rabattent les cartes

Le traité de Münster (un des deux Traités de Westphalie avec celui d'Osnabrück) décida que les Habsbourg devaient dire adieu à leurs terres héréditaires d'Alsace, les offrant ainsi à Louis XIV, le roi soleil. En ce 24 octobre 1648, la frontière autrichienne fut repoussée sur la rive droite du Rhin.

Ensisheim, qui avait été la capitale de l'Autriche antérieure depuis un certain temps, avait déjà passé le flambeau en 1632 à Vieux-Brisach. Puis, ce fut au tour de Fribourg-en-Brisgau de devenir le siège du Vorderösterreich à partir de 1651.

Fribourg-en-Brisgau Cathedrale © H. Helmlechner - licence [CC BY-SA 4.0] from Wikimedia Commons

Fribourg-en-Brisgau © H. Helmlechner - licence [CC BY-SA 4.0] from Wikimedia Commons

Ainsi, entre 1648 et 1805, la France s'est retrouvée voisine de l'Autriche. Et devinez qui a mis un terme définitif à ce qui restait de l'Autriche antérieure ? Eh bien, Napoléon Ier, bien sûr !

Napoléon et la fin de l'Autriche antérieure

C'est Bonaparte qui orchestra la fin de cette histoire à travers le traité de Presbourg en 1805. Napoléon, maestro des récompenses, distribua les parts du gâteau à la crème:

  • l'Ortenau et le Brisgau sont allés au grand-duché de Bade, 
  • le Fricktal a rejoint le canton suisse d'Argovie,
  • tandis que le Wurtemberg a mis la main sur Constance et les terres habsbourgeoises éparpillées en Souabe.

À l'exception du Vorarlberg, les Habsbourg ont donc perdu tous leurs territoires au profit de la France, de la Suisse et des états précurseurs de l'Empire allemand.

Et pour clôturer ce chapitre de l'histoire, la prestigieuse rue de Presbourg à Paris, formant la moitié de l'arc de cercle autour de la place de l'Étoile, est là pour nous rappeler avec autant de subtilité qu'une valse autrichienne le traité qui a dit adieu au Vorderösterreich.

Rue de Presbourg par Charles Marville entre 1864 et 1870

La rue de Presbourg photographiée par Charles Marville entre 1864 et 1870. Photo Public Domain via Wikimedia Commons

Habsbourg en Alsace copyright French Moments

Les grands anniversaires des Habsbourg en Alsace

Au commencement, c'est un "anniversaire" qui a suscité mon intérêt pour ces épisodes méconnus de notre histoire régionale. Flashback en 1996.

996-1996 - le millénaire de l'Autriche

En 1996, l'Autriche fêta son millénaire. En effet, c'est en 996 que fut attestée la première apparition du nom Ostarrichi (les états de l'Est) dans un acte de donation de l'empereur Otto III. Ostarrichi allait devenir Österreich en allemand et Autriche en français.

Ainsi, en 1996, on fêta ce millénaire non seulement en Autriche même, mais aussi dans les territoires ayant composé l'Autriche antérieure.

Laufenburg © JoachimKohler-HB - licence [CC BY-SA 4.0] from Wikimedia Commons

Laufenburg (Allemagne) sur le Rhin, ancienne localité du Vorderösterreich © JoachimKohler-HB - licence [CC BY-SA 4.0] from Wikimedia Commons

Une initiative transfrontalière en l'honneur de l'Autriche

À l'occasion de la célébration du Millénaire de l'Autriche, l'Alsace, le Pays de Bade, la Suisse du Nord-Ouest et le Vorarlberg autrichien ont saisi une opportunité majeure pour promouvoir le tourisme culturel transfrontalier tout en mettant en valeur leur patrimoine commun.

Les agences du tourisme ont déployé des efforts significatifs en publiant des supports promotionnels en français et en allemand afin de présenter de manière exhaustive les circuits thématiques, depuis le Tyrol jusqu'à l'Alsace. J'ai gardé un témoignage tangible de cette initiative : un exemplaire d'une brochure intitulée "Voyage sur les traces des Habsbourg", imprimée à 136 000 exemplaires.

Brochure Voyage sur les traces des Habsbourg
Brochure Voyage sur les traces des Habsbourg
Brochure Voyage sur les traces des Habsbourg

Les résultats furent probants : au cours de la période 1996-97, une augmentation notable de 14% du nombre de touristes autrichiens a été enregistrée dans les territoires de l'ancienne Autriche antérieure.

1648-1998 - 350 ans depuis les Traités de Westphalie

Puis, deux ans plus tard, se présenta un autre événement, à mon avis plus important : le 350e anniversaire des Traités de Westphalie signés à Osnabrück et à Münster.

C'est celui de Münster, signé le 24 octobre 1648, qui nous intéresse ici.

Parmi les points importants du traité figurait la redéfinition des frontières de nombreuses nations européennes, dont l'Autriche des Habsbourg.

Ainsi, les territoires alsaciens (et héréditaires) des Habsbourg leur étaient confisqués et attribués au royaume de France. Jamais le Sundgau n'avait été français dans son histoire. Ce fut une première !

A cette occasion, de nombreux événements, conférences et expositions furent organisées en Haute-Alsace, y compris à Belfort qui - rappelons-le - fut une ville alsacienne jusqu'en 1871.

Belfort © French Moments

La citadelle qui domine les fortifications de Belfort © French Moments

1324-2024 - 700 ans depuis le mariage qui changea tout

Le prochain rendez-vous de grande envergure aura lieu en 2024 pour commémorer le 700e anniversaire du mariage d'Albert II de Habsbourg et de Jeanne de Ferrette.

Des conférences et expositions sont actuellement en cours en Haute-Alsace pour promouvoir cette date-clé de l'histoire régionale.

Habsbourg en Alsace copyright French Moments

Le mot de la fin sur les Habsbourg en Alsace

Dans cette exploration fascinante des traces des Habsbourg en Alsace, nous avons dévoilé une histoire méconnue, un héritage inscrit dans les pierres et les récits oubliés. La Haute-Alsace, ce coin exotique de l'Autriche antérieure, souvent relégué aux oubliettes, a pris vie sous nos yeux.

Entre alliances dignes d'un soap opera médiéval et châteaux qui ont vu plus de drames que les meilleurs épisodes de séries Netflix, nous avons remonté le temps ensemble. D'un mariage salvateur il y a 700 ans aux Traités de Westphalie, ce blockbuster raconte une saga souvent omise dans les manuels d'histoire.

Au fil de notre voyage dans cette chronique méconnue, nous avons découvert l'influence des Habsbourg, leurs alliances stratégiques, et le rôle crucial de la Haute-Alsace dans les bouleversements géopolitiques de l'époque. Les Traités de Westphalie, acte final de la guerre de Trente Ans, ont scellé le destin de cette région, la faisant basculer dans les annales françaises.

Altkirch © French Moments

Altkirch, l'actuelle capitale du Sundgau © French Moments

Alors que nous refermons ce chapitre, rappelons-nous que l'histoire, c'est comme une boîte de chocolats, on ne sait jamais sur quoi on va tomber. Ces histoires oubliées sont comme des perles rares, et la Haute-Alsace retrouve enfin son moment de gloire dans le grand théâtre de l'histoire européenne.

Alors, que ce voyage dans les trésors enfouis des Habsbourg en Alsace soit une invitation à explorer davantage. Ouvrez grand les yeux sur les récits oubliés, et que chaque coin de rue soit comme un petit flashback vers le passé. Merci de vous être embarqués avec moi dans cette aventure historique ! Que vos futurs explorations soient aussi captivantes que les intrigues des Habsbourg en Alsace. 🚀📜✨

Météorite d'Ensisheim, Alsace © French Moments

Fresque illustrant Sébastien Brandt et la météorite d'Ensisheim © French Moments

Habsbourg en Alsace copyright French Moments

Les Habsbourg en Alsace : pour en savoir plus

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Le blason des Habsbourg sur le portail occidental de la Collégiale de Thann © French Moments

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Habsbourg en Alsace copyright French Moments
A propos de l'auteur

Pierre a grandi en Alsace, en Lorraine et en Allemagne avant de s’établir en Australie. Passionné de la France et de sa culture, il a fondé French Moments, une organisation initialement basée à Sydney qui promeut notre beau pays au public anglophone. En 2014, il est revenu s’installer en Europe avec son épouse Rachel et sa petite fille Aimée. Professeur d’économie et de management en BTS, Pierre est également formateur de français en langue étrangère et guide touristique. Après avoir résidé quelques années en Ile de France et en Savoie, il promeut aujourd'hui la France depuis l'East Sussex en Angleterre.

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  • Merci Pierre pour cet intéressante partie de l’histoire peu connue de notre belle Région Alsace et du Sundgau en particulier.

  • C’est formidable. Je ne suis pas alsacien (mais né dans la Westmark du Reich millénaire en 1944), mais je connais le Sundgau, j’ai fait mes études à Strasbourg. Je m’appelais Hans Günther à ma naissance, devenu Jean Gontran en 1945 à la Libération, et j’ai été ravi d’apprendre l’existence de Gontran le Riche… Merci pour ces informations

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